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Génération Y, Conduite de projets et Spiritualité

18 juin 2020

Autrefois la plupart des grands projets se faisaient pour honorer un roi ou un dieu. Il suffit de regarder les pyramides d’Egypte ou d’Amérique du sud, les cathédrales plus récemment. Tous ces grands travaux avaient bien sûr une finalité pratique mais la dimension spirituelle était complètement intégrée à l’œuvre.

La révolution industrielle a progressivement éliminé la dimension spirituelle, l’homme s’est mis à la place du dieu. La science devait apporter toutes les réponses aux attentes et difficultés de l’homme.

La révolution psychanalytique est venue montrer que l’homme n’était même pas maître chez lui et que son inconscient décidait le plus souvent. Déjà en 1532, François Rabelais écrivait (dialogue entre Gargantua et Pantagruel) « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Puis, les grandes guerres du 20ème siècle ont montré toute l’horreur que l’homme était capable de déployer et l’homme comme les dieux sont tombés de leur piédestal. La place étant vide, l’homme qui a toujours besoin de déifier a mis l’argent sur le piédestal et nous avons vu apparaître la société de consommation et le règne des banques. La crise actuelle n’a pas détrôné les banques mais une méfiance profonde s’est installée vis-à-vis des systèmes financiers.

Dieu puis l’homme puis l’argent étant morts, à qui se confier ?

Car au-delà de l’atteinte des objectifs du projet, l’homme a besoin de savoir pourquoi il fait quelque chose, la question du sens reste incontournable.

Nous sommes aujourd’hui dans ce vide de sens. Le règne de la pulsion et de l’ego est à l’œuvre puisque tout est orienté vers la satisfaction immédiate : il n’y a plus de sublimation de la pulsion. La génération qui vient (appelée classiquement génération XY) met à mal un certain nombre de repères. Nous sommes dans la recherche de la satisfaction immédiate, les ressources se positionnent en mercenaires répondant au plus offrant et n’hésitant pas à rompre une relation si elle n’apporte plus la satisfaction immédiate. Mais fort heureusement la génération XY est pleine de talents : elle est créative, rapide dans ses fonctionnements. Elle a intégré la mondialisation et les technologies, elle n’est plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas.

Tous les recruteurs font ce constat et bien sur les chefs de projets sont confrontés à ces nouveaux comportements. La question pour eux est donc « comment fidéliser ces talents sur une longue durée, comment donner du sens à des gens qui ont perdu toute confiance à des idéaux et qui ne se soumettent plus à des ordres qu’ils ne comprennent pas ? ».

Aujourd‘hui la réflexion a commencé mais est loin d’être aboutie. Des éléments de réponse commencent à apparaître à travers des formations du type : « Comment piloter la génération Y ? ».Il faudra définir de nouveaux modes de management.

Face à ce constat deux attitudes sont possibles.

Soit nous considérons que l’évolution actuelle est irréversible, elle fait partie de la progression de l’humanité, on ne pourra pas revenir en arrière. La génération Y correspond à une progression de l’humain et qu’il faudra faire avec.

Soit nous considérons que l’évolution est un cycle et qu’il est possible de revenir à la réintégration de la spiritualité. Comme disait Malraux, le 21eme siècle sera spirituel ou ne sera pas. Il faudra associer le spirituel et cette nouvelle génération. C’est cette deuxième hypothèse que nous allons retenir.

Pour essayer d’apporter quelques éléments de réponse à cette problématique, nous allons dans un premier temps définir ce qu’est la spiritualité et la génération Y. Nous identifierons ensuite ce qui pourrait les rapprocher alors qu’apparemment tout les oppose. La réponse à ces deux points nous permettra de donner quelques éléments de réponse en termes de management pour les chefs de projets.

1. La spiritualité

Nous pouvons reprendre deux définitions classiques de la spiritualité :

  • La spiritualité est la recherche systématique de la Réalité. Non pas ce qui est simplement visible par nos cinq sens mais ce qui pourrait être accessible à notre compréhension (intellectuelle et émotionnelle) par tous autres moyens
  • La spiritualité est ce qui me permet de me connecter à une autre dimension quand j’utilise la dimension verticale de l’homme (par opposition à sa dimension horizontale)

Le premier point de convergence de ces deux définitions est la conviction qu’il existe une autre dimension. L’Homme peut accéder à autre chose que sa vision matérielle. Il existerait un champ de connaissances qui n’est pas de l’ordre du temporel/matériel, de l’appréhendable par nos sens classiques. Certains feront alors référence à un Dieu, d’autres à une philosophie, d’autres encore à une façon d’être qui dépasse largement le stade de l’égo (cf. le SOI de K.G. Yung). Nous sommes confrontés au monde de la croyance et de l’irrationnel. Cela renvoie bien sûr à accepter la perte de contrôle du mental, il n’a pas la toute-puissance. Nous verrons à propos de la génération Y qu’elle a tendance à s’identifier à cette toute puissance.

Au-delà des croyances que chacun peut avoir et que nous devons respecter, on constate que l’accès à la spiritualité change fondamentalement la position de l’homme. Il n’est plus le maître de l’univers puisqu’il existe un espace qu’il ne gouverne pas.

Le deuxième point de convergence est qu’au-delà de nos individualités, la spiritualité implique un sens du collectif puisque nous sommes frères. Nous sommes autre chose que nos individualités matérielles. Cette conscience que notre nature profonde est différente de notre ego permet de dépasser les clivages. C’est le sens profond de la devise de la république « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Le troisième point de convergence est que la réalité est plus complexe qu’il n’y parait. On retrouve là un aspect essentiel d’un projet : il est complexe par nature c’est-à-dire constitué d’entités différentes et le chef de projet ne doit pas en négliger un des aspects.

Le dernier point de convergence que nous voudrions aborder est que l’Homme est porteur de sens, c’est l’autre dimension. Oublier cette dimension (verticale) c’est réduire l’Homme à sa dimension matérielle, c’est le tuer dans son identité profonde.

2. La génération Y

Issue des années 80/90, cette génération est née dans un environnement complexe :

  • Société de consommation où chacun pouvait espérer la satisfaction de ses besoins personnels
  • Remise en cause de l’autorité (il est interdit d’interdire/slogan de mai 68)
  • Croissance exponentielle de toutes les méthodes de développement personnel
  • Concept de l’enfant roi
  • Perception que ce système ne pourra continuer comme cela indéfiniment
  • Syndrome de toute puissance de l’occident mais émergence de la mondialisation

Ce contexte va développer des comportements chez cette génération qui peuvent être quelques fois très contradictoires :

  • Une conscience du monde beaucoup plus large que la génération précédente
  • Un éveil et une rapidité à faire très forte
  • Un refus de toute forme d’autorité
  • Une individualisation forte des comportements
  • Un comportement mercenaire qui peut-être très performant si il y a adhésion au projet
  • Un besoin de comprendre pour agir
  • Une angoisse forte sur l’avenir
  • Un besoin fort d’une « bonne » qualité de vie

Tous ces comportements sont en fait l’expression d’un système psychique. La génération des années 60/80 est structurée mais névrosée, la génération Y n’a pas de structure, ils sont dans la pulsion et dans l’identification au moi idéal. A travers cette description de la génération Y, on voit immédiatement les avantages et inconvénients pour le chef de projet :

  • Avantages
    • Implication forte si adhésion
    • Adhésion à un management intelligent
    • Ouverture
    • Adaptation rapide
    • Sens de la performance
  • Inconvénients
    • Pas de sens du collectif
    • Difficulté à obéir
    • Démotivation rapide
    • Mercenaire
    • Impulsif

Le chef de projet va devoir réfléchir à son mode de management pour obtenir l’adhésion de cette génération.

3. Les points de convergence entre Spiritualité et Conduite de projets

Ces deux approches semblent contradictoires. L’entreprise a pour finalité sa survie et le profit. Ce qui semble très éloigné de la démarche spirituelle.

Un projet a pour finalité la satisfaction de son client dans le respect des délais et des coûts. En quoi la spiritualité pourrait aider à l’atteinte de la performance ? Pour vous aider à comprendre, je reprendrai une petite histoire bien connue :

À la suite d’un projet réussi, le client et le directeur général de l’entreprise qui a mené le projet se retrouvent autour d’un repas pour fêter cette réussite et préparer l’avenir. Le directeur général fait le souhait suivant :

« J’espère que nous aurons le plaisir de retravailler ensemble »

Et le client de lui répondre :

« Bien sûr mais surtout pas avec le même chef de projet, c’est un c… ».

Comme quoi un projet c’est aussi une histoire d’hommes et de femmes, et être un excellent gestionnaire de projet ne suffit pas à la réussite du projet et à la satisfaction du client.

4. Un nouveau mode de management pour les chefs de projets ?

Comme nous venons de le voir, l’application des méthodes de management de la fin du siècle précèdent n’est plus adaptée et c’est ce changement qu’il va falloir opérer au sein des entreprises.

Trouver un mode de management qui soit porteur de sens et compatible avec les aspirations de cette génération Y, voilà le défi des managers et chefs de projet actuels.

Je ne prétends pas dans cet article apporter la réponse, les discussions que j’ai pu avoir avec différents responsables montrent à quel point il faut être humble face au sujet. Mais toutefois quelques pistes semblent se dégager :

  • Accepter le mode de fonctionnement de la génération Y

Rentrer dans un conflit générationnel sous prétexte de notre expérience ou ancienneté ne mène à rien. Je reste convaincu que nos différences doivent être source d’enrichissement et non de conflit. Il convient donc pour le manager de développer une capacité d’écoute et d’échanges constructifs au lieu de se positionner en autorité (syndrome de puissance que la génération Y n’acceptera jamais)

  • Edicter des règles claires de fonctionnement et les expliquer

En mode projet, la charte de fonctionnement et la réunion de démarrage doivent préciser les règles du jeu et surtout, le rôle du chef de projet est de les expliquer pour adhésion. Bien sûr des règles imbéciles et autoritaires n’auront jamais l’adhésion. Par contre les non-dits seront tout aussi mal perçus. Le manager s’attachera donc à expliquer le sens des règles qu’il veut voir appliquer sur le projet en en montrant les bénéfices pour les acteurs. La génération Y est très sensible à la notion de retour sur investissement individuel et accepte d’adhérer quand elle en voit les bénéfices.

  • Valoriser les forces de cette génération

Cette génération a du talent et a besoin d’être reconnue. En s’appuyant sur leurs compétences, le manager valorisera leurs comportements et trouvera ainsi leur adhésion au projet. A l’inverse chercher à les forcer sur un projet qui ne leur convient pas déclenchera un refus ou pire encore une démotivation et un désinvestissement sur le projet (risque d’effet masqué).

  • Etre pédagogue

Tout être humain n’entend que ce qu’il veut bien et acceptera le changement que s’il a reçu d’abord un message positif. C’est donc dans un climat plutôt serein que les changements peuvent s’opérer. Démarrer par des règles autoritaires déclenchera un rejet brutal et cristallisera les positions. Il sera donc plus pertinent de dégeler les attitudes pour progressivement faire évoluer l’équipe.

  • Donner du sens à l’action

Malgré cette prédisposition à l’approche matérielle des choses, l’expérience montre qu’à terme la génération Y est sensible aux valeurs humaines et au sens que les managers donnent à l’action. Cette génération n’est pas dupe au final de l’impasse où mène la négation des valeurs humaines. Redonner du sens permet de préciser la vision long terme ce qui aura pour effet de sécuriser l’avenir.

5. Pour conclure

L’objectif de cet article est de susciter le débat pour essayer de construire un nouveau mode de management, adapté au management de projet transgénérationnel. Bien évidemment la réponse aujourd’hui n’est pas connue et c’est probablement à cette nouvelle génération de le construire. Je reste toutefois persuadé que c’est dans ce débat et ces échanges que de nouveaux concepts vont émerger.

Que chacun d’entre nous soit donc ouvert à tout ce qui est en train d’émerger. Dans cette phase de transition vers autre chose à définir, chacun peut développer cette attitude de respect et tolérance. C’est, à mon sens, la condition de base pour l’intégration de ces nouveaux modes de fonctionnement et la réussite de cette transition. Ce n’est pas en travaillant « contre » que nous trouverons la solution, mais bien en travaillant « avec » (Sœur Emmanuelle).

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